
Je ne sais pas vous, mais parfois j’ai l’impression que l’on passe notre temps à répéter à chacun :
« Rognez un peu ici votre consommation, prenez le vélo, achetez local, mangez bio… » comme si c’était la panacée universelle.
Ce discours, utile, encourageant, parfois culpabilisant, laisse pourtant de côté l’essentiel : les structures, les règles, les grandes orientations — les architectures invisibles qui gouvernent nos vies, nos désirs, nos choix.
Or, ce sont elles qui façonnent la trajectoire collective.
Si on ne touche pas à elles, les initiatives individuelles resteront des gouttes dans l’océan.
Avant toute chose, que veut dire « systémique » ?
Quand on parle de problème systémique, on évoque un phénomène qui provient non seulement des comportements individuels, mais d’un entrelacs d’institutions, de normes, de mécanismes économiques et politiques, de rapports de pouvoir, de dépendances techniques, et d’histoires collectives. Ce n’est pas juste que « les gens mangent mal » ou « qu’ils consomment trop », c’est que les prix, les infrastructures, les lois, les subventions, les logiques de marché, les formes de gouvernance, les inégalités sociales, font que beaucoup de gens n’ont pas le choix — ou bien que le « bon choix » est soit inaccessible, soit très coûteux.
Il fait 12 degrés dehors. Le sol est mouillé. Le contrat a été signé hier à 15h43. Ce sont des faits. Constats bruts. Observables. Vérifiables. Et pourtant, deux personnes confrontées à cette même réalité ne vivront ni la même émotion, ni la même lecture, ni la même conclusion.
L’une dira : “Il fait un froid de canard.” L’autre : “Ah, enfin un peu de fraîcheur.” Ou l’une verra un échec commercial dans un retard de signature. L’autre y lira une opportunité stratégique bien saisie.
La réalité, elle, n’a pas changé. Ce qui change, c’est la grille de lecture. Et cette grille, c’est ce que chacun appelle sa vérité.
La vérité, cette construction fragile et intime
Nous ne percevons jamais le réel tel qu’il est. Nous en percevons une version, façonnée par nos émotions, nos biais cognitifs, nos expériences passées, notre humeur du jour, notre éducation, notre culture. Tout cela agit comme un filtre.
Et ce que nous appelons “notre vérité”, c’est cette perception singulière du monde, à travers nos yeux, notre peau, notre histoire. Dès lors, chacun vit dans un monde cohérent, mais personnel. D’où les incompréhensions. D’où les tensions. D’où les débats stériles où chacun “a raison” depuis son propre point de vue. Car chacun parle depuis sa vérité… sans voir qu’il ne parle pas de la réalité, mais à partir d’elle.
Nuance essentielle.
Pourquoi les initiatives individuelles ne suffisent pas
L’effet de levier très limité
Même si un grand nombre de personnes changeaient toutes leurs habitudes (alimentation, transport, logement, consommation), les émissions de gaz à effet de serre ou la dégradation de la biodiversité ne reculeraient pas assez vite pour éviter les risques liés au dérèglement
climatique. On l’a vu dans des études : un comportement « héroïque » individuel peut réduire l’empreinte carbone de quelqu’un de l’ordre de 20-25 %, au mieux, mais cela suppose de grands sacrifices, et cela ne touche pas les grands émetteurs — industries, grandes entreprises, infrastructures publiques.
De plus, certains chiffres montrent que les actions individuelles n’agissent que pour une petite part du problème global. Par exemple, dans un article de Bon Pote, on lit que l’adoption de comportements soutenables pourrait réduire « l’empreinte carbone d’environ 25 % », mais cela reste théorique, très inégalement réparti, et nécessite des préconditions (revenus, logement adapté, accès aux alternatives).
Les inégalités sociales et territoriales limitent les choix
Ce qui est possible pour une personne qui a une certaine stabilité financière, un bon logement, des transports en commun, un quartier accessible à pied, un supermarché bio à prix raisonnable, etc., risque d’être impensable pour d’autres.
En France, plusieurs études documentées montrent que les populations les plus modestes subissent davantage les impacts environnementaux (pollution, chaleur, etc.) et disposent de moins de marges de manœuvre pour changer. Par exemple, Santé Publique France a analysé l’exposition à la chaleur, à la pollution de l’air ou au manque de verdure selon les territoires et les niveaux socioéconomiques : les plus défavorisés sont les plus exposés.
Côté logement, la précarité énergétique est un exemple criant : des millions de personnes vivent dans des logements peu isolés, avec des factures exorbitantes, et leur capacité à faire « des gestes verts » est limitée par les contraintes techniques et économiques de leur habitat.
Même si on leur dit « mettez un thermostat, changez vos fenêtres », s’il n’y a pas d’aide suffisante, pas de subvention, pas de politique de rénovation massive, ça ne change pas grandchose.
Les structures économiques et politiques : subventions, fiscalité,
infrastructures
Les grands leviers se trouvent là où sont les décisions collectives.
– Subventions et aides publiques : tant que l’État ou les collectivités continuent de subventionner massivement les énergies fossiles, ou d’accorder des avantages fiscaux aux industries polluantes, on neutralise ou atténue fortement les effets des comportements individuels « verts ».
– Fiscalité : les taxes ou les régulations peuvent rendre certaines options durables plus accessibles ou moins chères, ou inversement maintenir des barrières. Pour exemple, la taxe carbone en France a provoqué des mouvements (les Gilets jaunes) précisément parce que sans mécanisme de compensation/social, elle apparaît injuste pour ceux qui ont peu de marge de manœuvre. Ce type de mesure structurelle nécessite un
accompagnement social et politique global.
– Infrastructures : les options de transport, de logement, d’énergie, de distribution alimentaire, etc., sont conditionnées par les infrastructures existantes. Si le vélo est peu sécurisé, si les transports publics sont rares ou mal reliés, si les zones rurales manquent de commerces de proximité, si l’isolation des logements anciens est coûteuse voire impossible – tous ces éléments limitent fortement les choix individuels,
même pour qui voudrait bien agir.
Le collectif (loi, norme, institutions) comme seul moyen d’échelle
Pour que quelque chose change à grande échelle, il faut du collectif : des lois, des régulations, des normes environnementales (par exemple sur les émissions, sur la qualité de l’air, sur les déchets), des politiques publiques, etc. C’est là que réside le pouvoir de transformation.
En France, le rapport du Comité d’évaluation du plan France Relance montre par exemple que les aides aux énergies renouvelables, la rénovation énergétique des bâtiments privés et publics, etc., sont parmi les principaux instruments qui peuvent réellement déplacer les
lignes.
Un autre exemple : le rapport « Faire de la transition écologique un levier de l’inclusion sociale » du Conseil National des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion
(CNLE) décrit comment les ménages les plus pauvres sont souvent les plus touchés par les pollutions, les canicules, etc., et en même temps les moins équipés pour participer à la transition écologique. Le rapport propose des mesures collectives, coordinées et structurelles
pour corriger ces déséquilibres.
Risque de dépolitisation et de responsabilité dispersée
Si on insiste trop sur l’individuel, le risque est double :
– On culpabilise les gens, on les lasse, on cultive l’impuissance : je fais bien ce que je
peux, mais je vois le désastre continuer, donc je me décourage.
– On permet aux pouvoirs publics ou aux grandes structures économiques de se dédouaner : « ce n’est pas ma faute, si vous ne triez pas vos déchets/déménagez en banlieue, etc. » Cela masque le fait que des choix politiques, économiques, sociaux, à haut niveau, déterminent énormément ce qui est possible ou pas.
Quelques exemples français concrets qui illustrent ces
limites
Précarité énergétique
Comme mentionné, environ 12 millions de personnes en France sont touchées par la précarité énergétique — logement mal isolé, factures élevées, etc. Même si certaines familles réduisent leur consommation, installent des radiateurs efficaces, etc., tant que le bâti n’est pas rénové massivement, tant que les aides ne couvrent pas assez de tout le monde, tant que les normes de construction ancienne restent laxistes, le problème reste massif.
Justice environnementale dans les territoires
Le rapport de Santé Publique France porte sur l’exposition différenciée selon les quartiers, les classes sociales : ceux qui vivent près d’axes routiers très passants (pollution de l’air), dans des zones urbaines très minérales (îlots de chaleur) souffrent davantage, et peu d’initiatives
individuelles les protègent réellement.
Par exemple, une personne qui voudrait boire de l’air plus pur ne va pas déménager simplement parce qu’elle a changé sa filtration domestique. Les infrastructures de transport, les politiques urbaines, le zoning industriel, etc., sont déterminants.
Actions « collectives » mais pas assez ambitieuses : Plan France Relance
Le Plan France Relance, lancé après la crise COVID, comprenait des volets environnementaux : rénovation des bâtiments, transition énergétique, soutien aux énergies renouvelables. Mais selon le rapport d’évaluation, ces politiques publiques ont des effets mais sont parfois freinées, manquent de cohérence, ou ne compensent pas totalement les
externalités environnementales ni les inégalités sociales.
Où se situent les leviers véritables ?
Si les initiatives individuelles sont utiles — elles sensibilisent, montrent des possibles, créent des demandes —, pour vraiment infléchir les tendances à l’échelle d’un pays ou du monde, il faut agir sur plusieurs niveaux :
1. Législation et régulation : normes d’émissions, interdictions de certaines pratiques polluantes, cadres légaux contraignants, qui définissent ce qui est acceptable ou non.
2. Politiques publiques d’investissements : rénovation des bâtiments, transports propres, infrastructures publiques, réseaux d’énergie renouvelable, mobilité douce, etc.
3. Fiscalité et subventions : retirer les subventions nuisibles, taxer les externalités négatives (pollution, carbone, etc.), subventionner les pratiques vertueuses, réguler les prix pour ne pas avantager par défaut les choix les plus nocifs.
4. Justice sociale intégrée : les politiques environnementales doivent intégrer la dimension sociale dès le départ pour éviter de creuser les inégalités — ou d’en créer de nouvelles. Par exemple, les aides ciblées pour rénovation énergétique, mais aussi des politiques de compensation pour ceux qui portent le poids des transformations.
5. Participation démocratique et gouvernance : les citoyens, les collectivités locales, les experts, les organisations de la société civile doivent avoir leur place dans la définition des politiques — pas seulement comme exécutants des choix déjà faits.
Ce que l’individuel peut et doit faire — dans le bon rôle
Oui, je ne dis pas que les initiatives individuelles sont inutiles. Elles jouent des rôles importants :
– Elles sont des signaux : si beaucoup de gens refusent certaines pratiques ou produits, cela crée une « demande » politique, culturelle, sociale.
– Elles permettent d’innover à petite échelle, de tester de nouvelles manières de vivre.
– Elles renforcent le sentiment d’appartenance à une cause, de responsabilité partagée.
– Elles peuvent soulager à la marge (réduire sa facture d’énergie, améliorer sa qualité de vie, etc.)
Mais leur rôle reste complémentaire, et dépendant des changements structurels pour devenir puissantes.
Pourquoi l’illusion de « tout dépend de moi/elle » est
dangereuse et séduisante
L’individualisme vert est séduisant : je peux me sentir puissant, je peux dire « je fais ma part ». Mais parfois cette illusion nous enferme :
– Elle peut détourner l’attention de ce qui compte vraiment à grande échelle.
– Elle peut légitimer l’inaction des décideurs : si tout dépend de moi, pourquoi changer la loi ? Pourquoi déréglementer les pollutions des entreprises ?
C’est un peu comme dire à un nageur dans un courant fort : « rame plus fort ! » plutôt que de construire une digue ou de modifier le courant.
En conclusion
Les problèmes environnementaux, mais aussi sociaux, sont tissés dans le tissu même de nos institutions, de nos règles économiques, de nos infrastructures, de nos normes culturelles.
Pour les résoudre efficacement, il ne suffit pas que beaucoup d’individus fassent des efforts (même très louables) : il faut que les grandes lignes soient redéfinies, que les pouvoirs publics soient à la hauteur, que les choix collectifs structurent les possibles.
Sans cela, on peut vivre dans une société où beaucoup font de leur mieux, mais où le chemin reste trop raide, où la vitesse de changement est trop lente, et où les inégalités continuent de s’accroître.
Ce n’est pas juste une question d’individus qui achètent moins, utilisent moins la voiture ou mangent local — c’est une question de quel monde on construit ensemble, et de quelle ampleur ont les leviers à tirer.